Pendant longtemps, j’ai clamé à qui voulait l’entendre que je refusais de prendre la moto pour autre chose que les loisirs. Pour moi, enfourcher la XJ pour aller bosser relevait du blasphème, de l’hérésie, du sacrilège. Je ne pouvais concevoir ce geste autrement que comme une récompense, un plaisir gratuit que rien ne devait amoindrir. Aller bosser à moto était comparable à un gâchis immonde. C’était souiller sa passion, l’enduire des miasmes fétides du quotidien laborieux. Aujourd’hui, c’est différent. Retour sur une volte-face inattendue.

J’ai toujours été un rouleur du weekend. A de rares exceptions près, j’ai toujours pris la voiture pour me rendre au taf. Suivre le troupeau en écoutant France Inter, l’esprit dans le vague, et ne surtout pas me poser de questions en croisant des meutes d’allemands en GS qui venaient de je ne sais où pour aller je ne sais où. Je me contentais de me dire que le weekend venu je pourrais partir, moi aussi, sans avoir d’horaire à respecter ni d’itinéraire précis à emprunter. Aller où ça me chante, partir et rentrer quand ça me plait, je ne concevais la pratique de la moto que sous cet angle.

Puis, sans que je comprenne vraiment ni comment ni pourquoi, au retour de mon voyage au Luxembourg en mai, je me suis peu à peu ravisé. Vingt cinq kilomètres me séparent du taf. Le tiers est composé de virages. Peut-être que ça a joué, peut-être pas. Toujours est-il que j’ai commencé à partir bosser avec ma fidèle Bleuchette. Début juin les jeux étaient faits, j’étais converti en motard de tous les jours.

Sur le moment, bien sûr, c’était facile. Avec l’été qu’on a eu, la dose d’opiniâtreté nécessaire au chevauchement d’une brêle à 4 heures du matin est à la portée de tous. J’étais le premier à penser que dès le retour des frimas de l’hiver, cette inattendue parenthèse prendrait fin. Surtout qu’avec la pratique quotidienne de la moto, j’ai pu mesurer avec objectivité les avantages et les inconvénients de ce choix. Oubliés les bouchons, ralentissements et lenteurs à quatre roues, bonjour étourderies, incivismes et animosités à répétition de la part des automobilistes. Quoi qu’il en soit, j’ai su passer outre et m’habituer au coups de volants à gauche lors des dépassements et autres refus de priorité aux ronds-points.

Or, depuis l’hiver est arrivé. Ses avant-gardes ont solidement pris position sur mes montagnes. Mais le pli est pris. Qu’il neige, qu’il vente, qu’il pleuve, je pars travailler à moto sans sourciller. Si j’osais, je dirais même que ça m’est plus naturel que de prendre la caisse et de profiter du confort et du chauffage. Le plus curieux c’est que je ne garde pas forcément un bon souvenir de l’époque où j’ai commencé dans la vie active avec mon DR comme seul moyen de locomotion. J’avais gardé le souvenir maussade de la contrainte, du goût fade de la route. Disons-le, de l’écœurement. En persistant dans cette nouvelle habitude, je craignais le retour de ce sentiment. Je le craignais et je le guettais, prêt à raccrocher le casque au premier signe de routine.

Mais il n’est pas réapparu. Et je pense qu’il ne réapparaitra pas. Je pense que le fait que la bagnole m’emmerde de plus en plus souverainement joue son petit rôle dans l’affaire. Est-ce par comparaison avec la moto ou juste que mon aversion intrinsèque pour les boîtes à roues prend des proportions incongrues ? Mystère.
Prendre la moto par très mauvais temps pour aller à l’autre bout du pays ne m’a jamais dérangé. J’ai toujours considéré que c’était un aspect comme un autre de la pratique de la moto. Mais jamais je n’aurais cru accepter de me geler les miches ou de me tremper juste pour aller bosser. Jouer le roule-toujours juste pour faire genre, non merci. J’aime être au chaud et au sec, et rouler sous la flotte ne m’a jamais amusé. Alors arriver mouillé au boulot, se changer et papati et patata, je n’ai jamais pensé y venir un jour. Pourtant, si. Le plus curieux, c’est que le plaisir reste intact. Ces cinquante kilomètres quotidiens, je me surprends à y tenir. C’est pourtant toujours la même route, la même départementale pourrie qui serpente dans une morne vallée. Mais chaque jour, c’est aussi le retour chez moi par cette petite route de montagne que j’ai parfois pour moi seul. C’est chaque jour de fugaces instants de plénitude, un guidon et un moteur qui ronronne gentiment à travers la campagne endormie. Mon petit bonhomme qui attend mon retour pour pouvoir monter sur la moto de papa avant de partir à la sieste. Aucune voiture au monde ne peut permettre ni offrir ça.

On dit que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. Pour une fois, je suis ravi de ne pas en être un. C’est drôle comme on change, parfois. Et comme chaque jour, pour peu qu’on y soit attentif, on continue à apprendre à se connaitre.

Régis vit en Haute-Savoie. Unique héritier d'une longue lignée de non-motards, fasciné depuis sa plus tendre enfance par tout ce qui a un moteur entre deux roues pour des raisons toujours obscures. Curieux de nature, autodidacte dans bien des domaines, condamné à mort par contumace dans plusieurs pays d'Amérique latine, il a fini par découvrir que son amour de la moto était non seulement aussi fort que celui qu'il a pour l'écriture, mais qu'en plus l'un nourrit l'autre.
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4 Commentaires

  1. Texte magnifique, pour une démarche atypique! On subodore une certaine sérénité et un plaisir de la découverte de soi, du repoussement de ses propres limites, d’un vécu certes rude, mais peut-être nécessaire pour ce sentir VIVANT!

  2. Motard depuis deux ans, permis au demi siècle, je suis un roule toujours. C’est même mon moteur quotidien pour y aller. Trente ans que j’attendais ça… sans vraiment le savoir. Une vague envie à vingt ans… puis plus rien. Et trèèèès occupé par la vie, trois petites vies devenues grandes. Et une fois ce rogntudju de plateau lent enfin réussi… plus moyen de descendre de la moto ! Même l’aller retour quotidien pour le pain du même quotidien est un plaisir. Et les weekends, avec Madame. Même les vacances d’été, trois semaines sur les routes tous les deux (Alpes du sud, et Chaîne des puys, que je conseille vivement). Alors oui, quelques soient le trajet et la météo, je ne peux plus me passer de ces « fugaces instants de plénitude ».

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