L’esprit motard est comme le monstre du Loch Ness. Il y a d’un côté ceux qui pensent qu’il existe (ou qu’il a existé) et de l’autre, plus rares, ceux qui pensent que ce n’est qu’une légende inventée par certains pour se différencier des autres. Alors ? Chimère ou réalité ? Force est de constater qu’il n’est pas facile d’y voir clair, et encore moins de donner une réponse péremptoire à cette question. Mais on va essayer quand même…

Jusqu’à il y a peu, je ne m’étais encore jamais sérieusement posé la question de savoir si réellement il existait un esprit motard. Comme tout le monde, j’admettais son existence par principe. Ce n’est qu’en comparant l’idée que j’en avais avec celle que je me faisais d’autres institutions, organisations et confréries de toutes sortes que j’ai compris que finalement, la réponse n’est pas si évidente que ça. En effet, quand tu compares l’esprit motard et sa solidarité au monde automobiliste, tu te dis qu’y a pas photo, c’est une évidence. Mais quand tu recommences l’exercice avec des groupes de population comme la légion étrangère, polytechnique, les corses ou la franc-maçonnerie, tu te dis que l’esprit motard c’est les castors-junior, à côté.

Si je me suis lancé dans cette réflexion sujette à réactions, c’est par pure curiosité. Je me suis simplement posé la question de savoir si, par hasard, nous (la communauté motarde), ne vivions pas, et ce sans même nous en rendre compte, dans le souvenir de ce qui a été. Comme si nous profitions d’une sorte d’inertie, surfions sur une vague qui avait disparu, nous satisfaisant de l’illusion, d’un statu quo bien commode.

Je ne fais pas partie des vieux de la vieille, de ceux qui ont connu la motardie glorieuse des années 60 et 70. J’ai néanmoins plus de vingt ans de recul, et le fait d’avoir le permis depuis 1997 me donne, me semble t’il, un tout début de légitimité dans l’exercice.

J’ai fait abstraction de ce que nous avons tous entendu de la bouche des « anciens ». Je n’ai utilisé que mes souvenirs et expériences personnelles et fait de mon mieux pour ne pas succomber au syndrome pernicieux du c’était mieux avant.

Je me considère d’autant moins comme un ancien que, même si j’ai de nombreux potes de mon âge et même plus âgés que moi, j’en ai tout autant de beaucoup plus jeunes. Le simple fait d’écrire cet article pour le compte de l’infâme Quentin en est une preuve flagrante. Lui et sa bande de piou-piou ? Tu leur appuies sur les joues, y a encore du lait qui leur sort par le nez ! Ne riez pas, ce détail a toute son importance.

En effet, à l’origine de cette réflexion il y a un constat. Plus précisément, il y a plusieurs observations.

Quand je pars rouler l’été, c’est toujours le matin, à la fraîche. Je pars très tôt, je roule, et quand le soleil se lève, je m’arrête boire un café sur une terrasse. C’est mon kif. En général, c’est à cette heure là que se retrouvent les jeunes motards pour leur journée de roulage hebdomadaire (s’il pleut pas). J’ai pu remarquer que la plupart du temps ils ne se connaissent pas, ou alors très peu. Ils se retrouvent juste grâce à une page Facebook qui a organisé la rencontre.

La première chose qui frappe, c’est l’équipement. Brêles neuves, combardes neuves, GPS, casques avec l’oreillette qui va bien. En tendant l’oreille, on s’aperçoit que leurs conversations ne tournent pas souvent sur autre chose que ledit équipement. Prix, caractéristiques techniques, performances, homologation… Putain que c’est d’un chiant ! Mais le pire, c’est qu’ils n’ont pas la moindre considération pour le motard qui est assis à côté d’eux, pour la machine de celui qui est garé à côté de la leur, pour quiconque n’appartient pas à leur groupe. De temps à autre, un léger et furtif coup de tête par l’un d’entre eux en guise de salut… Et c’est ceux-là même qui vont te donner du V avec les doigts à tout va quand tu les croiseras une heure plus tard.

Clairement, à mes yeux, pas la moindre trace d’esprit motard là-dedans. Parce que pour moi, l’esprit motard c’est autre chose que du consommable, de la rencontre jetable et saisonnière, egocentrée et stérile. Ce constat n’a rien de réactionnaire. Il est objectif et dénué de toute animosité. Parce que dans le fond, moi, j’ai de la peine pour ces mectons. Ils se regroupent, partent rouler comme des porcs, se prennent en photo et rentrent chez mémé. Point, à la ligne. Et on recommence le dimanche suivant jusqu’à ce que l’automne revienne, qu’ils mettent leur missile en hivernage jusqu’au retour du printemps. En parallèle, ils vont se considérer comme les défenseurs de la cause motarde, aller gueuler avec les loups dès qu’une manif est organisée, faire des rupteurs et terminé. Alors que bien souvent, ce sont ceux-là même qui desservent les intérêts du monde motard en pilotant plus qu’ils ne conduisent (enfin c’est ce qu’ils croient parce que je vous assure que dans les cols, leurs trajectoires sont pas flamboyantes), en faisant gueuler leur moulin aux feux rouges et en se comportant comme les rois de la piste. C’est triste mais non, rien à faire, je ne vois pas d’esprit motard dans ce merdier. Au mieux, j’y vois une gesticulation de mecs qui ont le permis moto.

Vous savez ce que j’aimerais entendre plus, quand j’assiste à ces rencontres estivales ? Des fions, des vannes, de la rigolade bien franchouillarde. Tout ce qu’il reste à espérer, c’est que ça vienne avec le temps, qu’un jour ils découvrent que la communauté motarde, ses valeurs, ce qu’elle est intrinsèquement, c’est autre chose que leurs guignolades de péteux. On a tous débuté un jour, et comme tout le monde quand on débute, on n’a pas grand chose à raconter. Le problème c’est qu’à force de ne rien faire d’intéressant, on finit par ne jamais rien avoir d’intéressant à raconter, et la qualité des rencontres s’en ressent. On est content de croiser un motard et on s’emmerde au bout de deux minutes de conversation, quand conversation il y a…
J’espère donc, disais-je, mais ce qui me fait douter c’est qu’en général c’est inné, ce genre de choses.
Mon premier pote motard (Eddy, si tu nous lis…), je l’ai rencontré en sortant d’un bureau de tabac. On s’est injuriés et on est allés rouler ensemble juste après. Mais c’est précisément parce qu’à l’époque, sans Facebook ni forums, on sautait sur l’occasion de croiser un autre motard pour discuter, boire un coup. Bien sûr, l’immense majorité de ceux qui ont suivi, c’est par le biais du net que je les ai connus. Mais grâce au ciel, ils sont tous capables de se foutre de la gueule de ma bécane et d’accepter que je leur dise merde. Et surtout, ils ont d’autres choses à raconter que leurs mésaventures à cause du 80 sur nationales.

Parce que l’essence même de l’esprit motard est là. De la vraie camaraderie. Franche, simple, sans comparaisons à outrance ni compétition malsaine. De la bricole en groupe, de l’entraide, pas le fadasse plaisir solitaire de rouler en groupe (paradoxe Ô combien révélateur) mais celui de partager la route avec ses potes, juste parce qu’être ensemble pour assouvir cette passion vaut mieux que n’importe quel concours de sliders râpés.
Mais surtout, la clé pour accéder à cet esprit, c’est d’avoir le bon angle d’attaque, le bon point de vue pour appréhender la moto. La moto n’est pas un loisir à sensations fortes estivales. Elle se vit. Pas seulement par ni pour elle-même, mais par et pour tout ce à quoi elle donne accès. Elle est à la fois un lien vers l’autre et un moyen d’expression de soi. Si un jour j’enfourche ma moto avec la même joie que je monte dans le super twister de Walibi, ma parole je pose le casque et je revends la brêle illico.

Les sides-car, c’est de la merde. Mais quand le pote qui va dessus a besoin d’aide, j’y vais.

C’est là que Quentin et ses piou-piou viennent embellir le tableau. Ils sont la preuve que cet esprit existe bel et bien et que non seulement il n’est pas mort, mais qu’en plus il a encore de longues années devant lui. Parce que l’esprit qui règne dans ce groupe est le même qu’il y a vingt ans, lui-même probablement identique à celui d’il y a quarante ans et ainsi de suite jusqu’aux origines. Peu importe la discipline ou la pratique. Qu’ils fassent de l’enduro, de la piste, du trial, du rallye, de la petite route le weekend ou le tour du monde sur trois ans, si tu mets tout ce petit monde dans une pièce, si l’esprit motard y est aussi, t’auras pas un seul silence et t’entendras aussitôt rigoler de tous les côtés. Et en sortant de là, tout le monde sera prêt à aider tout le monde au premier pépin.

Un motard, un vrai, c’est pas comme un chasseur. C’est super simple de faire la différence entre un bon et un mauvais. Et à ceux qui ne l’ont pas encore compris, je dis que non, le fait d’être sur une moto ne fait pas de vous quelqu’un d’exceptionnel. Tout le monde en est capable.
En revanche, si vous vous décidez à intégrer le fait que le motard qui fait le plein à la pompe d’à côté possède les mêmes gènes motards que vous et que vous le considérez comme tel, ça fera de vous quelqu’un de particulier.

Régis vit en Haute-Savoie. Unique héritier d'une longue lignée de non-motards, fasciné depuis sa plus tendre enfance par tout ce qui a un moteur entre deux roues pour des raisons toujours obscures. Curieux de nature, autodidacte dans bien des domaines, condamné à mort par contumace dans plusieurs pays d'Amérique latine, il a fini par découvrir que son amour de la moto était non seulement aussi fort que celui qu'il a pour l'écriture, mais qu'en plus l'un nourrit l'autre.
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10 Commentaires

  1. C’est vrai que tout le monde se salue sur la route, parce que, finalement, ça n’engage à rien. Tout le monde, enfin presque. Passons sur certains clans élitistes qui ne saluent que leurs pairs. M’en fous. Ce qui m’agacerait plutôt, et tu l’exprimes bien dans ton billet, c’est cette forme d’ostracisme dès que les motards ont mis pied à terre. Ça s’ignore superbement, quand ça ne se toise pas carrément. Ceci au motif que tu n’as visiblement pas la même conception de ce qui signifie «être motard». Sans doute que ta bécane ou ton équipement en disent déjà trop long sur toi. Mais c’était pareil il y a déjà… heu… 45 ans. Alors, non, rien n’a vraiment changé.

  2. Putain que c’est bon de te lire
    Depuis que je suis né je n’ai eu que deux roues entre les jambes !
    De mon premier velo jusqu’à mon 600 fz d’aujourd’hui
    Hiver comme été
    Trop chaud ou trop froid
    Et quand je vois des kékés sur des 750Z me faire V en plein mois d’août je n’arrive pas à m’empêcher de me demander si je croiserai les mêmes en plein décembre.
    Merci

  3. Bien Résumé ton Article Cigalou et j’ajouterai simplement : « Ta Moto fait de toi un Motocycliste mais ton Attitude fais de Toi , un Motard  » …….✌✌

  4. Salut, ta prose est censée et bien ! J’aimerais aussi m’exprimer et donner mes propres impressions mais ce que j’écrirais alors pourrais rameuter de sales ‘motards’ … et il y en a comme dans tout groupe !
    Alors, j’attendrais de me (re)trouver au coin d’un comptoir, d’une hivernale ou d’un rassemblement ici ou là pour pouvoir faire le sujet de la conversation !
    V

  5. comme le dis jo, au coin d’un rade, d’une hivernale ou d’un rasso……ou comment ne pas imaginer que l’on va saluer sur la route le turlututu qui va faire le con entre deux bagnoles dans 5 minutes et laisser encore un mauvais sentiment envers la motardie ? un ami motard (je crois) roule avec un New gold…….il a déjà programmé la révision pour juillet !! à coté de ça tu auras toujours les mecs qui se la joue rebelle avec des bécanes à 30 plaques……..on n’y peut rien ! l’observation que tu as (réré) est très juste, aujourd’hui ces sont les arraches à la facebouc les sorties ** juin juillet aout **entre club ou forums…..s’il ne fait pas trop mauvais bien sur ! on est entre membres de la tribu.
    c’est comme l’huile ou les pneus ce genre de question, c’est devenu sans fin et sans fonds……..lorsque je me tape les hivernales avec mon xj hors d’age, j’attire certains motards ( ceux qui ont connu…) les autres compatissent…..et lorsque j’enfourche mon rsv ce ne sont plus les mêmes que je rencontre……je me dis c’est bien, il y en a quand même qui viennent à ma rencontre……..je roule souvent avec un poto en r1100R lorsqu’on s’arrête pour nettoyer la poussière , combien de fois n’a t’il pas essuyé de remarques de ses « frères bmistes » certes ce sont des remarques teintées d’ironie, mais elles sont toujours motivées…..son concess. le lui a dit M. D « maintenant vous entrez dans un monde de motards à part  » ça c’est profond !
    qui d’entre nous ne connait pas le chef d’entreprise, l’avocat, ou le banquier qui fait son comming out chaque fois qu’il enfourche sa harley ? mieux que les transformers……….c’en serai presque caricatural !! ça a changé point barre ! c’est fini la moto à l’ancienne ! c’est comme le nouveau vintage ! ça sent le frelaté, le orange et le vert de nos sièges tulipes ne sont plus les même, c’est tout ! je préfère encore rouler avec des dinosaures sur deux roues qu’avec des crapauds sur des boites d’allumettes hihihihi !
    V+ à toutes et à tous bandes de poilus……..
    merci réré pour ce billet ! un pur plaisir !

  6. Un pur plaisir à lire ce billet !
    Il exprime exactement mon ressenti.
    Et quelle belle maxime que celle de Patrick :  » « Ta Moto fait de toi un Motocycliste mais ton Attitude fais de Toi , un Motard » …….✌✌ « 

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