Mais pourquoi tu le gardes, ton vieux tracassin ?

Nombreux sont ceux qui m’ont déjà posé la question. Nonchalamment appuyés contre leur dernière acquisition avec ABS et micro-ondes intégré, ils comprennent pas. Il m’est même arrivé d’être face à des paltoquets qui regardaient ma moto avec dédain, voire dégoût. Au mieux avec amusement. Au début, j’essayais de m’expliquer, presque de me justifier. Mais c’est fini, ce temps là. Maintenant, quand je sens que la question arrive, je me prépare. Et quand elle est là, je réponds juste : « Laisse tomber, tu pourras pas comprendre ». Mais à vous, je veux bien faire l’effort d’expliquer…

Ma brêle, ça fait longtemps qu’elle ne fait plus rêver. Elle a 25 ans passés, elle est complètement dépassée et pour ce qui est du look, tu peux repasser. Mais je l’aime. Parce que ma brêle, si on en croit certain(e)s maires de certaines capitales de certains pays francophones spécialisés dans le vin rouge, le fromage, la haute couture, le béret basque situés à la pointe occidentale de l’Europe, c’est juste une daube qu’il faudrait balourder à la casse sans autre forme de procès. Mais ça, moi, je peux pas.

Ma brêle, elle a un p’tit nom. Je lui parle, et quand le moindre petit quelque chose ne va pas, je l’entends ou je le sens immédiatement. Je l’ai mise à poils plus d’une fois, je l’entretiens moi-même, elle n’a plus de secrets pour moi. Je suis aux petits soins avec elle, et je peux dire que je la connais mieux que personne. A tel point que si demain l’envie soudaine de vouloir partir au Japon avec elle me prenait, je sais que je n’aurais qu’à mettre de l’essence et partir. Parce que les pannes ne me font pas (ou plutôt plus) peur. 

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Et par quel prodige, me demanderez-vous ? Je m’en vais vous l’expliquer. Elle a 140 000kms au compteur dont 75 000 avec moi. Elle a donc fait plus de bornes avec moi en 5 ans que les 21 premières années de sa vie. Ensemble, on est allés aux quatre coins du pays, on a parcouru une partie de l’Europe. On a roulé par tous les temps, de jour comme de nuit, sur à peu près tous les types de terrains. J’ai mangé adossé à sa roue avant, j’ai dormi au creux de sa selle, j’ai réchauffé mes mains gelées en les posant sur ses cylindres, il m’est arrivé de me mettre en selle à 6 heures du matin et de n’en descendre qu’à 8 heures du soir. Alors oui, je peux dire qu’à force, elle me parle. Et moi, je l’écoute. Parce que je sais que tant que je continuerai à l’écouter, elle m’emmènera où je veux.

Je ne vais pas raconter d’histoires ni inutilement embellir le tableau. Le coup du mec qui aligne les bornes avec son antiquité sans jamais sortir une clé de dix, c’est du folklore pour péteux, ça. Bien sûr, qu’il faut mettre la main à la pâte. C’est toujours mieux que de mettre la main à la poche, remarque. Mais nous y reviendrons. Alors oui, évidemment, il m’est arrivé de ressouder un fil dans le neiman, par exemple. Ou de démonter sa rampe de carbus, remplacer du joint spi de fourche, contrôler son jeu aux soupapes (bon ok, ça c’était juste pour le fun), changer une bobine grillée ou une boite à fusibles lessivée, ce genre de conneries. Ses vidanges sont faites en temps et en heure, ses filtres remplacés aussi souvent que je pense à le faire. Résultat en cinq ans, elle n’est tombée en panne que deux fois (le coup du neiman et le régulateur HS). Rien de bien grave, des pannes d’usure. Des pièces qui font valoir leur droit à la retraite sans avertissement préalable. Elles en ont le droit, et j’ai bien trop peur de lui pour avoir envie de m’embrouiller avec le syndicat des pièces de vieilles moto qui veulent partir à la retraite (le redoutable SDPDVMQVPALR). Je ne peux décemment pas leur en vouloir, après 25 piges, d’en avoir ras la visière et d’aspirer au repos au fond d’une confortable poubelle de garage où elle peuvent retrouver d’anciennes camarades de jeunesse avec lesquelles jouer au bridge.

Quoi qu’il en soit, ces pannes ont à chaque fois été réparées dans la semaine, pour ne pas dire dans la journée suivant la disponibilité de la pièce de remplacement. Mais la vraie bonne combine ultime pour les éviter, c’est l’anticipation. Seulement pour les anticiper y a pas trente-six solutions: faut entretenir. L’entretien, c’est la clé. Plus d’une fois je me suis évité des problèmes rien qu’en passant un coup de chiffon, par exemple. La caisse à outils rangée au fin fond du garage, juste le chiffon en main et paf, on tombe sur un fil qui commence à se dénuder, une durit fendue, une fuite. Rien de grave, rien de chiant, mais c’est le genre de petites choses qui peuvent vite te plonger dans une maxi galère. Voilà pourquoi j’aime savoir exactement où en est ma machine sur le plan mécanique. C’est un confort et une sécurité que rien ni personne ne pourra me garantir autrement. Une fois par an, au début de l’hiver, je fais un check-up complet. Je démonte tout, je nettoie, j’inspecte, je remonte. Seul dans mon garage avec de la musique, du café ou une bière, c’est comme si je m’occupais de mon cheval dans une écurie avant de repartir à la conquête de l’ouest. Le plus paradoxal là dedans c’est que plus ma moto prend de l’âge et des bornes, plus j’ai confiance en elle. Parce que je la connais de mieux en mieux, dans ses moindres recoins, et que plus le temps passe plus la probabilité d’être passé à côté d’un problème diminue. C’est pourquoi j’encourage vivement à se salir les mains. Tant pis pour les ongles noirs.

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L’avantage c’est qu’en cinq ans, elle n’est donc jamais allée chez un concessionnaire pour autre chose que pour changer les gommards. C’est ça, de rouler sur une vieille. Pas besoin de brancher la valise pour avoir un diagnostic. Pas d’injection ou d’électronique qui lâche et te laisse au bord de la route. Les pièces détachées ne coûtent pas grand chose, de toute façon on n’en n’a pas souvent besoin. Le plus souvent, ce sont des machines à l’architecture rustique mais bien pensée. Du sommaire qui ne lâche pas. Du costaud, quoi. De la meule faite pour être facilement réparée et entretenue sans avoir besoin d’avoir fait quatorze ans d’études en génie mécanique ou en physique des particules. Suffit d’avoir envie de comprendre, suffit d’avoir envie d’un peu plus d’intimité, suffit d’avoir une caisse à outils basique et un ou deux packs de bière pour partager ça avec des potes, à l’occasion. L’assurance est donnée, le plaisir est gratuit. Cadeau de la maison.

L’autre avantage c’est qu’une fois que tu  la connais assez et que t’es sûr d’avoir trouvé ton bonheur, tu peux l’améliorer à ta sauce. Par exemple j’étais pas vraiment fan de la couleur d’origine alors je l’ai repeinte. J’ai changé le guidon pour rendre la position de conduite plus agréable, mis une selle confort, posé une bagagerie et des boudins enduro. J’ai achevé d’en faire la moto parfaite pour moi, celle qui me correspond vraiment. La vraie personnalisation est là, à mon sens. C’est ça, quand on a décidé de la garder, s’approprier une machine et la rendre unique. Parce que je pense que c’est une étape obligatoire quand on est dans l’optique du long terme. C’est comme une maison qu’on achète: on veut y laisser son empreinte. Ce n’est pas forcément le cas quand on achète une moto en attendant de la vendre pour acheter autre chose. On dépasse rarement le stade de la pose d’un autocollant Monster sur le réservoir, dans ces cas-là.

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J’en entends pourtant certains penser « Ouais c’est bien joli tout ça, coco, mais quand on n’y connait rien en méca et qu’on a deux mains gauches, on fait comment ?« . Je réponds le plus péremptoirement du monde que ces excuses là, c’est de la merde en tube. Quand j’ai acheté cette moto, je ne la connaissais pour ainsi dire pas. J’en avais vu passer quelques unes, dans le temps, à l’époque où elles sortaient encore des chaines de fabrication, mais je ne m’y étais jamais vraiment intéressé (probablement parce qu’à l’époque, j’étais trop occupé à baver devant la Kawa 1100 Zephyr qui me faisait de l’oeil dans la vitrine de la concess’ située à côté du lycée). Puis je m’y suis mis. J’ai posé beaucoup de questions, souvent demandé conseil à ceux qui savaient, me libérant ainsi petit à petit du fameux syndrome du « touche pas à ça, p’tit con« . En parallèle j’ai beaucoup lu, faisant de la RMT mon livre de chevet pendant quelques temps, fait des essais, des expériences… Les premiers temps j’y allais à tâtons, convaincu qu’à force j’allais finir par foutre le feu au bouzin, avec mes conneries. Et puis finalement, petit à petit, les gestes sont devenus plus sûrs, les opérations plus rapides, routinières, et l’entretien courant est devenu plaisir pur et simple pour dimanches pluvieux. Et j’ai foutu le feu à rien du tout.

Au final, ma brêle, elle tape un petit 5 litres aux cents, chargée comme un mulet, à enfiler les cols à fond les ballons comme d’autres enfilent des perles le dimanche matin à la terrasse du bistrot du coin. Au final, ma brêle, elle bouffe du R1, du ZZR et du GSXR dans ces mêmes cols, parce qu’elle en a toujours sous le pied et qu’avoir des watts ça suffit pas, faut aussi savoir s’en servir. Et en plus, ma brêle, elle ne me laisse pas les reins et le derche en compote quand j’en descends après une journée de route. Et tout ça sans avoir fait de crédit sur 5 ans ou claqué 12 000 boules dans une meule qui me gonflera d’ici deux ans.

C’est pourquoi, une fois pour toutes, à ceux qui me demandent « Mais bon Dieu, qu’est-ce que tu fous encore avec ça ? T’en n’as pas marre, de ton vieux tracassin ? » je rappellerai juste que mon vieux tracassin, ils devraient le vouvoyer.

Parce que la brêle des autres, ça se respecte. Et que les vieilles dames, ça se vouvoie.

Humeur ,

8 Comments, RSS

  1. airliquide 24 avril 2017 @ 11 h 34 min

    Je ne peux que plussoyer ce joli verbe.

    Puis ce sont dans les vieux pots que l’on fait la meilleure confiture. S’ajoute également le plaisir de voir certaines personnes d’un certain age ce souvenir de ta machine a leur jeunesse ou 20 ans en arrière. J’adore ! C’est souvent le cas avec mon DR avec qui je partage mon année de naissance.

    Longue vie aux ongles noirs et aux vielles que l’on aime.

  2. papyyam 24 avril 2017 @ 14 h 32 min

    Il a tout compris ce mec
    Quand je regarde mon 3vd de 1995 et même si je kiff parfois des bécanes plus jeunes et plus grosses , pour rien au monde je lui ferais l’affront de la l’abandonner à un autre . Je l’aime trop , elle me rend heureux quand je suis sur son dos et que je sens qu’elle ne pense qu’à me faire plaisir .
    Elle fait partie de moi c’est mon identité .

  3. Florent 24 avril 2017 @ 17 h 41 min

    MERCI !!
    Tu viens de ma convaincre de ne pas vendre ma transalp et de remettre les mains dedans jusqu’à ce qu’elle roule à nouveau.
    Et grâce à toi j’ai pas fini d’en chier =)

    • Dan 24 avril 2017 @ 19 h 06 min

      Un transalp en pannea, ca existe ????? :0

  4. Marc Ferreol 24 avril 2017 @ 20 h 35 min

    Bravo pour cet article.

  5. Le Guillou 25 avril 2017 @ 11 h 38 min

    Ben en voilà: tracassin…
    Déja, je suis pas d’accord, que le gars qui appelle ta meule comme ça, il est pas complétement mauvais, parce que le plasticos, il l’appelle pas, il la regarde même pas, et là t’as raison, y comprend pas.
    Parce que les brèles modernes, c’est surement bien, mais au rythme ou y roulent, elles auront passé les 100.000 dans 20 ans, c’est qu’après qu’on saura qu’elles étaient bien.

    Un peu comme les notres avant nous, en fait…

    ça vient pas de la meule, ça vient de ce qu’on en fait. Faut qu’elles aient passé 20ans pour plus ce poser de question.
    Peut être un peu comme nous, environ.

  6. Rameur Du580 26 avril 2017 @ 9 h 05 min

    Entièrement d’accord, les réflexion c’est a chaque sortie, que sa soit avec ma 600XTE de 94 ou mon 600Diversion de 98.
    Mais ce qui compte vraiment c’est a quelle point ont les aime c’est bestiole 😉

  7. Mr-Snoid 26 juin 2017 @ 22 h 49 min

    La brelle des autres ça se respecte, mais pas celle avec ABS ou injection visiblement… c’est bien connu, c’était mieux avant, et ça doit bien faire quelques millénaires que ça dure.

    On a le droit d’aimer les deux sinon ? Les vieilles et les jeunes ? Ou il faut, comme d’habitude chez les motards (faut être un mâle, un vrai, montrer qu’on a du caractère et les mains sales, quitte à surjouer légèrement en laissant apparaitre la raie des fesses en se baissant pour graisser sa chaîne), choisir un camp et défendre son point de vue avec un ton péremptoire ?

    Tiens, moi qui aimerais tellement une vieille et crains autant l’investissement de temps que l’investissement financier (parce que le coup des pièces données, c’est probablement un peu du folklore aussi) et qui possède pour seul véhicule une seule moto tout en rêvant d’une Guzzi ou d’une Ducati des années 80/90 (qui me faisaient rêver quand j’étais ado)… je choisis quoi à votre avis ?

    Ça m’intéresse, vu que je suis sur le point de me payer un truc neuf de lopette avec injection et ABS, que je pourrai quand même réviser tout seul en mettant les mains dans la même huile, la même graisse et le même cambouis que papa, sans même y brancher la valise… on n’arrête pas le progrès !

    Je vais même pouvoir la personnaliser, avec une bulle haute et de quoi emmener des bagages pour faire 300km par an en ville (non, je déconne, plus probablement 10000 ou 15000 à la campagne, mais bon, le folklore…), ricaneront les vieux, les vrais, ceux qui connaissent la vie à la dur et les mains dans le cambouis, qui répareraient un moteur avec un élastique et un trombone, façon MacGyver, mais en mieux.

    Il va même m’emmener en vacances, mon ordinateur à roulettes. Et on va partager des choses, comme une vieille, ni plus, ni moins.

    Finalement, on pourrait reprendre ce billet d’humeur et inverser tous les rôles. On pourrait même le faire à l’infini, mais ça risquerait d’être lassant, et internet s’en charge déjà sur une multitude de sites consacrés au sujet, tous plus originaux les uns que les autres selon leurs rédacteurs.

    C’est super d’aimer les vieilles. Et c’est vrai : cracher sur la brelle du voisin, c’est minable. Mais soit ça vaut pour l’un comme pour l’autre, soit ça ne vaut rien.

    Ce n’est pas « ça de rouler en vieille », c’est ça de rouler à moto.

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