Qui n’a jamais rêvé de rouler sur une moto qu’il a lui-même construite de A à Z ? Dans une moindre mesure, qui n’a jamais rêvé de rouler sur une moto qu’il a lui-même restaurée de fond en comble ? Notre ami Quentin est sur le point de s’engager dans cette voie aussi pénible qu’honorable avec son intrusive Intruder… S’il savait ce qui l’attend !
Comme d’autres avant lui, j’ai connu ça. Et le seul regret que j’ai aujourd’hui, c’est de ne pas être à sa place pour recommencer. En tout cas, c’est pas prévu pour tout de suite…

Tout a commencé il y a plusieurs années quand mon ami Alain a ramené de Lyon une vieille meule à bout de souffle dans le but de lui donner une seconde jeunesse. La machine : une XJ 900 type N de 1986. Un modèle très rare dans la mesure où il n’a été commercialisé en France que pendant une année, victime de son look classique à une époque où les constructeurs se mettaient à caréner à tout-va. A bout de souffle, assurément, elle l’était. Échappement bricolé, moteur ouvert et refermé à l’arrache avec vis cassées, réservoir choucrouté avec d’avantage de générosité que s’il s’était agit de l’oeuvre d’un chef étoilé alsacien, carrosserie repeinte à la zob, coupée, défoncée bref, un massacre. Mais les années ont passé, la mode du vintage est arrivée et la « N » est remontée à la surface de la mémoire des nostalgiques et des néo-rétro-hypstero-kékés…
Cette machine, qui aurait pu figurer sans peine au catalogue des épaves à l’époque de son rapatriement en Haute-Savoie, recouvrait un potentiel non négligeable. L’oeil d’Alain était sûr, et il avait su sauter sur l’occasion.

Bonne pour la casse ? Pas si sûr !

Après avoir commencé la restauration, le projet est abandonné. Tout du moins mis en stand by. Enchainant ponts, weekends et vacances sur les routes à bord de son side-car attelé à une XJ (encore une, car c’est bien d’une histoire de famille dont il s’agit) Alain n’a pas le temps de le poursuivre. Car la vie est faite de choix et de priorités. Or, pour lui, la priorité était de rouler plutôt que de mécaniquer, surtout quand ce n’est pas impératif.
Entre-temps, j’ai acheté une XJ, moi aussi. Et j’ai fait la connaissance d’Alain, avec qui je me suis très vite lié d’amitié. Tout se passait bien jusqu’à ce jour où il m’annonce que sa « N », qui dort au garage en pièces détachées depuis pas mal de temps, bouffe trop de place. Moi, les garages pleins de motos, je suis vachement contre à partir du moment où c’est pas les miennes…  Deal.  Un prix d’ami plus tard, on planifie le projet et on le décompose en trois étapes : remise en route, je la ramène chez moi et je la termine. Une chance que j’assume parfaitement mon côté kéké qui aime rouler sur une belle petite meule qui brille.    Faire  comme tout le monde ? Pourquoi pas ? Du moment que ça me plait. Il n’y a rien de plus idiot que de s’interdire des choses avec lesquelles on est profondément en accord sous prétexte que c’est à la mode. L’individualisme est ailleurs. L’individualité aussi. Et que celui qui prêche le contraire commence par vivre à poils, parce que porter des fringues, c’est trop conformiste sa mère, quoi.

Parce qu’il faut le dire, la N m’a tapé dans l’oeil dès la première rencontre. Dans le milieu XJiste, c’est un peu le graal et honnêtement, je comprends pourquoi. Alors quand cette occasion en or d’en posséder une à mon tour s’est présentée, je n’ai pas été difficile à convaincre. J’ignorais encore combien d’heures de travail ça allait me demander et je n’avais aucune idée des déboires et des frustrations que ça allait engendrer. Mais j’étais aussi très loin de m’imaginer quelle joie et quelle fierté cette histoire allait m’apporter.

Moteur sous perfusion pour le redémarrage !

Pendant près de six mois, donc, je me rendais régulièrement chez Alain pour bosser sur la remise en route de la convalescente. Sitôt que nos emplois du temps coïncidaient, c’était la fête à la bière bue avec des mains sales. J’écoutais attentivement ses conseils et astuces, lui qui connaissait déjà parfaitement la XJ. Pour la partie mécanique, je me débrouillais pas trop mal. En effet, j’avais déjà commencé à bricoler Bleuchette, et donc la machine m’était familière. En revanche, je l’ai bien sagement regardé réinstaller le faisceau électrique et tout rebrancher dans le phare sans rien dire et surtout sans rien faire. Entre chaque séance, je m’occupais à garder sous surveillance les sites de petites annonces, en particulier ceux qu’on trouve dans les bons coins, afin de réunir les pièces détachées manquantes. Coup de bol, je suis presque immédiatement tombé sur une paire de silencieux en super état et pour pas si cher. Coup de bol dans le sens où c’était une des pièces maîtresses pour la restauration, et que ce n’est pas franchement le genre de came qu’on trouve sous le sabot d’un cheval. De plus, c’était une condition sine qua non pour m’éviter de remonter les affreux pots de Tupolev soviétiques que le lyonnais avait installés. Pour les petites bricoles manquantes, Alain me laissait généreusement taper dans son stock. En parallèle, je réparais et polissais les pièces rapatriées chez moi. Traitement du bidon au Restom, achat de joints moteurs divers, des filtres, des câbles, tournage d’embouts de guidon home made au boulot dès que le chef a le dos tourné (ce qui arrive souvent chez un tourneur). Mais polissage, surtout. De la fourche aux platines de repose-pieds passager en passant par les collecteurs d’échappement, j’ai passé des soirées entières à polir. C’était super chiant. Mais c’était que dalle à côté de ce qui m’attendait ensuite : la peinture de la carrosserie complète. Surtout quand on fait ça en mode autodidacte dans sa cave… A la bombe, la peinture ! Et vous pouvez me croire, c’est un métier. Si j’ai eu de la chance pour la coque arrière et les caches latéraux, le réservoir m’en a fait baver des ronds de chapeau. Je pense l’avoir entièrement recommencé 4 ou 5 fois. Facile. Mais j’ai fini par l’avoir, à l’usure, en apprenant de mes erreurs. Et le résultat final n’était pas dégueu du tout ! Des heures de ponçage, de masticage, de pose d’apprêt, de re-ponçage, de peinture (avec attente entre chaque couche pour respecter le temps de séchage à la bonne température alors que dehors il neige… Du coup on installe un poêle à pétrole à la cave). Puis vient l’étape du vernis… Rien que d’en reparler, je deviens tachycarde.

Au boulot !

 Jusqu’au jour où… Roulante, elle l’était. Elle pouvait enfin prendre la route ! Le moulin tournait à peu près rond mais la fourche était une vraie pompe à vélo, les freins, au mieux, ralentissaient plus qu’ils ne freinaient et j’en passe. Bref, elle avait vraiment besoin d’être fiabilisée. Pas question, donc, de partir jouer au kéké dès le lendemain. Elle allait de nouveau passer de longs mois à la cave, de nouveau en pièces détachées, pour profiter de l’hiver afin de régler tout ce qui devait l’être. 

Après 6 mois d’efforts, l’objectif premier est atteint.

Carbus qui pissent, membranes de robinet d’essence HS, joint de sortie de boîte fuyard, ce n’était pas le boulot qui manquait. J’en ai profité pour apprendre à prendre mon temps. D’autant plus que cette fois, j’étais livré à moi-même. Plus d’Alain pour me dire par dessus l’épaule si oui ou non je faisais de la merde. Plusieurs fois donc, je me suis dit « C’est bon, cette fois elle est prête ! » avant de rentrer chez mémé au bout de vingt minutes parce que le moteur ratatouille, que l’avant louvoie ou que je perde le klaxon. L’air d’un con à chaque fois. Mais d’un con qui roule sur SA brêle. Avouez que ça pose un homme. Autant que d’être de garenne, ça pose un lapin.

Je l’aurai un jour !

Puis, petit à petit, à grands renforts de tâtonnements et d’hésitations, elle a fini par tourner rond, par freiner, par devenir super agréable à rouler. Une fois réglés le serrage de la colonne de direction, l’embrayage, les carbus synchronisés (merci Florent pour la rampe de synchro), elle est devenue ma moto de kéké, celle qui ne sortait que quand il faisait beau et chaud. Belle et fiable. Quel luxe de chevaucher une véritable ancienne en quittant une terrasse bondée sans craindre la panne ! Un beau vroum, au quart de tour, bien rauque, bien viril. Un beau vroum vieux de trente ans mais sortant d’une meule qui en parait 3. Sensation inoubliable. Bon le truc c’est que comme elle en avait vraiment 30, fatalement le cadre aussi… Fissuré au niveau de la béquille latérale ? M’en tape, je le change et c’est reparti. Après une tentative infructueuse de soudure de sauvetage d’urgence (merci Vincent pour le poste à souder), je ne me suis pas torturé l’esprit très longtemps. Ca m’a pris 3 weekends pour la mettre complètement à poil, désosser une donneuse d’organes qui trainait là, procéder à l’échange et tout remonter. Le plus beau, c’est que je ne me suis même pas planté au moment de rebrancher le faisceau. Faut dire que j’avais collé des millions d’étiquettes sur tous les fils… Ensuite elle m’a suivi pendant mes vacances en Ardèche et, peu après, avec les aléas de la vie, j’ai dû m’en séparer. Un gars qui avait besoin d’une vieille brêle pour pouvoir rouler avec une CG collection dans Paris a trouvé en elle son bonheur…

La béatitude du polygame

Je vous entends d’ici : « Qu’est ce qui lui prend, à ce connard, de nous raconter les aventures de Bricolo fait de la peinture ? ». J’en rassure tout de suite certains : rien à voir avec le débat « anciennes versus récentes ». Si j’ai eu envie de raconter cette histoire, c’est parce que j’en garde un souvenir ému, tout simplement. Tout d’abord parce que cette moto est arrivée dans ma vie grâce à un ami cher. Ensuite elle m’a permis d’apprendre beaucoup. Beaucoup en ce qui concerne la technique et la mécanique, bien sûr. Mais aussi beaucoup sur moi-même. Depuis cette petite aventure, je suis convaincu qu’une des choses les plus importantes dans la vie c’est l’estime de soi. Etre fier de ce qu’on fait, de ce qu’on a fait. Ce n’est pas de l’orgueil déplacé ni une fierté malsaine. Rien à voir avec la vantardise de ceux qui sortent des chiottes avec un double décimètre.

Encore une leçon de vie, un enrichissement que la moto m’a apporté.

 

Régis vit en Haute-Savoie. Unique héritier d'une longue lignée de non-motards, fasciné depuis sa plus tendre enfance par tout ce qui a un moteur entre deux roues pour des raisons toujours obscures. Curieux de nature, autodidacte dans bien des domaines, condamné à mort par contumace dans plusieurs pays d'Amérique latine, il a fini par découvrir que son amour de la moto était non seulement aussi fort que celui qu'il a pour l'écriture, mais qu'en plus l'un nourrit l'autre.
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3 Commentaires

  1. Salut régis, chapeau, j’ai roadsterisé mon xj600 de la même année que tes 900, et les bons souvenirs réapparaissent, bon après 75000 bornes les bruits les plus variés sont présents, mais ça roule et c’est l’essentiel.. V

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