Le casque et la plume #9 : Motocross français, 1928-1967

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Quand tu as un bébé à la maison, ta vie se remplit de sortes de « faux temps morts ». Ces (nombreux) moments où le petit monstre est ronchon et ne semble bien que blotti dans tes bras.  Et à 10h comme à 3h du mat’, lui il s’en fout que ce soit la nuit. Et du coup, quand tu le berces, avec tes une main et demie de prises ben il n’y a pas grand-chose que tu puisses faire à part… lire. Bref, tout ça pour dire que vous n’avez pas fini d’en bouffer de la critique de bouquins !

« Motocross français » semble l’archétype de ce que l’on appelle le beau livre : une pléthore de belles photos soigneusement rangées dans un joli ouvrage cartonné de grand format. Et du texte tout autour pour décorer. Vous l’aurez compris, ce n’est pas vraiment ma came ce type de bouquin, destiné avant tout à ce que sa couverture chiadée et son volume généreux en jettent grave dans votre bibliothèque. Reçu au printemps dernier, il m’avait ainsi fait mauvaise impression et il avait rapidement disparu sous des piles de papiers et de manuels scolaire dans la pièce foutoir que j’ose affectueusement appeler bureau.

Victor Amadeo. source : www.leguidevert.com

Et bien vous savez quoi ? Je suis un sacré nigaud snobinard (pour rester poli) bloqué aux apparences. Car s’il n’avait pas été a porté de mon unique bras libre une de ces nuits blanches forcées, je serai passé à côté d’une sacrée histoire ! Enfin, des histoires même. Le texte de cet ouvrage réussi le tour de force d’être à la fois très docte et très technique mais aussi… passionnant ! Gérard Bedet et Roland Margeridon nous plongent dans tout une époque, une ambiance, une atmosphère. Le découpage chrono-thématique de l’ouvrage mêlant histoire évènementielle et focus sur certains pilotes et machines est pertinent et maîtrisé. Enfin, la multitude d’anecdotes, souvent cocasses, parfois émouvantes, sur ce petit monde appartenant déjà au passé rend la lecture de l’ensemble plaisante de la première à la dernière page.

Mais alors de quoi est-il question dans ce bouquin si bien écrit ? Et ben de la naissance du motocross durant l’entre-deux guerre et ce que l’on appellera le temps des « pionniers » durant les 30 glorieuses. Même si vous n’y connaissez rien à rien à cette discipline, ce n’est pas grave. A l’époque, eux non plus ne savaient pas ce qu’ils faisaient du motocross. C’est toujours la magie – peu importe le sport – que ces moments de tâtonnements, d’inventivité à l’état brut et de passion. Ils ne savaient pas que c’était impossible de faire du tout-terrain avec de vieux tromblons de réforme laissés sur place par les boches au milieu des ruines des villages bombardés. Alors ils l’ont fait, pour se poiler. Et nous sur nos machines à fourches inversées et amorto préparés, on se sent vraiment nullos comparé à ces héros d’antan qui encaissaient chaque saut dans les vertèbres et ce pendant parfois 50 tours de piste. Des géants.

Victor Amadeo. source : www.leguidevert.com

Le motocross de ces années-là rassemblait des milliers de personnes que ce soit sur les circuits de la petite couronne parisienne ou au fin fond des campagnes, souvent dans des carrières abandonnées. Malgré son succès populaire, ce sport est longtemps resté une affaire d’amateurs éclairés. Eclairés par leur connaissance de la mécanique car – vu l’absence de fiabilité des machines – l’on ne pouvait concevoir de faire de la moto sans savoir démonter et remonter sa brêle de A à Z en quelques heures. Chaque pilote était alors un perfectionneur fou, chaque machine un prototype : BSA, Norton, Terrot, Triumph, Matchless, Ariel, NSU, Gilera,… Les gars y bossaient dessus la nuit après le taf à l’usine juste pour réussir à avoir une brêle à peu près en état de courir  le dimanche. C’est là que commence à émerger des dynasties de crossmen et de préparateurs : les Brassine, Barbara, Darrouy, Klym, Ledormeur et j’en passe. Ainsi que les premiers champions de la discipline. Des champions tellement normaux qu’on ne peut que les aimer : Paul Vouillon qui roulait toujours avec son pull à motifs de rennes tricoté par sa môman ou encore le coriace Victor Amadéo qui ne mangeait pas certains jours de la semaine pour pouvoir se payer son essence le weekend.

Enfin, qui dit amateurisme dit fraternité et solidarité entre les pilotes (constante que j’ai retrouvé sur les rallyes routiers aujourd’hui encore d’ailleurs). L’épisode où Rémi Julienne éclate littéralement le moulin de sa Gilera lors d’une course à Angoulême est d’anthologie. Ses copains pilotes décident alors de quadriller le parcours et récoltent les restes de son moteur disséminés dans la gadoue : 17 morceaux sont retrouvés ! Un mécano audacieux, Raphaël Olivotti, lui promet alors qu’il va rafistoler tout ça. Et effectivement, quelques semaines plus tard, un moteur avait été reforgé dans l’atelier de ce passionné, aidé de sa femme Denise. Incroyable non ? Il y a aussi André Desmoulins alias « Le barbu » (déjà un hipster ?) qui avait la chance de posséder une grosse bagnole. Un luxe alors que la plupart montaient phares et plaques bidons sur leurs motos de cross pour traverser la France durant la nuit précédant l’épreuve. Or, plutôt que de voyager tout confort dans sa caisse, Desmoulins embarquait avec lui… ses concurrents, pour leur épargner à eux aussi la fatigue du trajet.

Ah et aussi il y a la fois où… Ah mais attendez là, je suis en train de vous raconter le bouquin !  J’arrête avant de me taper un procès pour plagiat et je vous laisse aller déguster par vous-même ce – vraiment – beau livre !

4 Commentaires

  1. « Ils ne savaient pas que c’était impossible de faire du tout-terrain, alors ils l’ont fait, pour se poiler
    Aïe ! L’histoire de ma vie, mais avec beaucoup moins de talent…

    Philippe

  2. Bonjour,
    Je vous remercie pour votre article qui me fait découvrir qu’un livre parle de mon grand père. 🙂
    J’avais déjà lu les livres de Rémi Julienne dans lesquels il raconte des anecdotes avec mon grand père dans le domaine des cascades, mais ce côté là me manquait.
    Un grand merci à vous et aux nuits blanches, en espérant qu’entre temps elles ne sont devenue d’un mauvais souvenir 🙂
    Karine Olivotti

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