Texte et illustration : Paul & Edmond

Tout commence autour d’une pause clope le jour de la rentrée lors de notre dernière année de master. Paul et moi, on a alors découvert qu’au-delà d’un cursus similaire, nous avions surtout une fibre commune et pas des moindres : la bécane. Alors que Paul roulait sur un fazer 600 de 98, je débutais seulement et profitais de la petite pépite de la SIMA, une Mash 75 neuve et pourtant déjà custom’. Mais bordel, quel est le rapport avec un garage associatif ?

C’est pourtant bien là que tout commence : le temps passe et voilà que l’hiver arrive, les températures descendent très bas et les claquements de chaine de distribution sur la vieille FZS ne tardent pas à se faire entendre. La solution coule de source : changer cette distribution au plus vite ! Seulement la distrib’, et beh c’est pas de la tarte : si tu veux faire ça bien, et vas-y qu’il faut faire tomber culasse, cylindres, bielles et vilo, pour finalement, atteindre la sacrosainte chaine de distribution, pas évident… D’autant plus que ni l’un ni l’autre ne pouvait alors se targuer de toucher une bille en mécanique pour l’instant. L’idée de mettre en pièce son fazer ne réjouit pas du tout Paul et l’idée est vite écartée au profit de celle, bien plus brillante, de dégoter un vieux moteur de FZS afin de se faire la main sur le démontage/remontage du 4pattes. Facile. Ce qu’on ne savait pas encore, c’est que ce vieux moteur allait nous emmener dans un merdier dont on n’avait pas idée.

Partie 1 : Un golden Fazou dans le salon

Janvier 2015, on trouve enfin notre bonheur sur un site de petites annonce : un moteur de FSZ dont le taré de proprio a réussi à flinguer la seconde de la boite de vitesse en 30.000 bornes. Ce moteur nous servira à étudier la distrib’, mais ce sera aussi l’occasion d’essayer de réparer cette boite de vitesse et de ressortir un moteur quasi-neuf. La première question qui se pose est de savoir où bricoler ce moteur ? Le salon de Paul se trouve tout indiqué, et les premiers coups de clés ne se font pas attendre – L’appartement devient un vrai garage : une vingtaine de vues éclatées du moteur, annotées des couples de serrage sont collées sur les murs et ça commence !

Un planning est même édité avec la liste du matériel nécessaire en face de chaque tâche. Autant dire que tout apprentis mécano que nous sommes, on se prend sacrément au sérieux ! Et étrangement tout se déroule comme prévu, après quelques jours le moteur est remonté avec une boîte en état de marche : tous les joints et filtres changés, la vidange faite, tous les couples de serrage sont respectés, en apparence tout parait parfait, mais rien de vaut un essai pour s’en assurer… Il faut donc se trouver une carcasse de fazer pour tester… Sauf que cette fois-ci, l’appartement n’est plus suffisant. Direction le parking souterrain. Et là forcément c’est le début des emmerdes.

C’est entre une Clio et une Seat, qu’on s’attaque à notre nouveau jouet, un FZS couleur Or, presque sorti d’un épisode de star trek. Cette carcasse, c’est notre nouveau cobaye : le moteur HS de la machine est tombé et le nouveau y est installé, connecté au faisceau, la rampe de carbu installée, il ne reste plus  qu’à mettre un coup de démarreur et prier…

Au premier coup de démarreur la bécane toussote quelques instants avant de vrombir dans un vacarme assourdissant. C’est notre première victoire de mécanos en herbe. Les tests de la machine commencent : carburation, chaîne, contrôle des liquides… Tout se fait sous les regards noirs et accusateurs des voisins, allant et venant chaque jour du travail et nous trouvant avec désespoir errant dans l’obscurité, telles deux lucioles, la frontale au museau dans ce maudit parking dont le minuteur de l’éclairage est devenu notre pire cauchemar. Les remarques sont diverses et variées, elles vont de l’altercation aux conseils de certains motards, à la fois intrigués et/ou admiratifs qui s’arrêtent pour prendre des nouvelles du tas de ferraille, centre de la cérémonie qui se met de ressembler de plus en plus à une moto. Au bout d’une petite semaine assez intense la moto, prête, retrouve sa liberté. Une vague de soulagement se fait alors ressentir dans l’ensemble de l’immeuble, le parking va enfin retrouver sa fonction première.

Terminé, vraiment ?! C’est là tout le problème, car non, ce n’est que le début ! La victoire, beaucoup trop belle, nous pousse à rêver de grandeur, en effet les essais se passent à merveille mais le manque de cambouis dans la vallée de la Chevreuse se fait ressentir, on y trouve pas non plus de clé à cliquet ou de tournevis… Il faut bien se lancer dans un nouveau projet, et pourquoi pas un café racer ?!

Partie 2 : Le Cafra et les voisins

Après un rapide coup d’œil, toujours sur le merveilleux site de petites annonces, on finit par trouver notre bonheur : une Suzuki VX800 de 93 dans un état relativement minable pour la maudite somme de 350€, soi-disant saine côté moteur. Après avoir trouvé une voiture et un plateau pour rapatrier la carcasse dans le parking souterrain, on commence à mesurer l’exaspération des voisins. Des questions sont posées, le règlement intérieur de la copropriété est brandi en guise d’arme ultime – la tension monte, et on sent qu’il vaudrait mieux, pour le bien de tous, en finir au plus vite.

La course commence et il faut déjà la faire démarrer la bête. Après plus d’une heure à pousser la carcasse d’un étage à un autre du parking le VX fini par démarrer ! Plusieurs années de poussières accumulées dans les échappements claquent, explosent, brulent et enfument l’ensemble du niveau -1 du parking. La fumée remonte dans les étages et les plaintes ne font qu’empirer. C’est que faire du bruit est une chose, intoxiquer la moitié d’un immeuble en est une autre ! L’idée de déménager commence alors à germer. Les tests continuent et le réglage de la carburation mêlée aux bruits de la circulaire, dont l’alim traverse un escalier et 4 portes coupe-feux, semble être une épreuve apparemment éprouvante pour les voisins du rez-de-chaussé.

La phase de peinture ne fit que mettre de l’huile sur le feu, quelques traces au sol, une odeur de solvant dans le garage, des papiers journaux étalées et volant autour de la place de parking, la situation n’est plus vraiment tenable. Heureusement la première phase du projet est terminée. Le VX ressemble à quelque chose et roule enfin. Les premiers tours dans Clichy sont concluants.

Notre Cafra infernal doit quitter Clichy mais pour aller où ?

Partie 3 : Le garage associatif

Et puis un beau jour, c’est sur le coin qu’il est bon, qu’on tombe enfin sur l‘Annonce (enfin !!!) : Le FUELITZ CLUB ! Un garage associatif en région parisienne. On contacte Vincent, le responsable. Le courant passe bien et une place y est libre pour une somme tout à fait modeste (moins cher qu’une place de parking souterrain).

À la base le local appartient à un collectionneur de voitures anciennes qui ne savait pas trop quoi faire de ce local un peu bâtard, trop grand pour un parking de particulier, trop petit et trop rustique pour en faire un bureau. Le projet de Vincent, d’en faire un atelier participatif, lui a donc plu immédiatement. On y trouve de tout, de l’enduro en voie d’être relâchée dans la nature au milieu des champs et de la boue, du roadster désossé avant d’être transformé en Cafra, des protos de barge… Les motos sont là pour un bon moment, l’idée n’est pas d’y faire une vidange ou d’y changer ses plaquettes : on est clairement loin du self garage, qui a commencé à fleurir en France, avec la montée de la mise en commun et de l’économie participative. Le projet ici, c’est de mettre un local en commun entre délurés qui se comprennent. La philosophie du garage est simple: chaque membre vient bricoler ici quand il le souhaite sur sa bécane. Ici, du moment que tu ne viens pas régler ta carbu à 2h du mat’, t’es chez toi, pas d’horaires ou de permanences.

On y est : la place à Boulogne est réservée, on va pouvoir enfin terminer ce projet. La première étape est de transporter la démoniaque VX800. La solution évidente consistant à chevaucher la belle jusqu’à destination est très rapidement balayée par l’impossibilité de la redémarrer après une pause de 6 mois pendant laquelle on était chacun loin de Paris. C’est donc la «poussette à la mano» sur quelques km qui est retenue, devenus presque experts dans la discipline, on est clairement plus à ça près. Et le jeu en vaut la chandelle ! Dès l’arrivée dans le garage, l’atmosphère nous plonge dans des rêves bien inavouables, les murs sont placardés de portraits de femmes élégantes dont les jambes s’entremêlent avec des clés plates, jeux de douilles et autres outils en tout genre accrochés çà et là. L’établi bien fourni en outillage nous fait de l’œil, tout le matériel n’attend qu’une chose : mettre des coups de clés à ce satané Cafra.

Le garage est en réalité moins grand qu’on se l’imaginait – tout au plus une trentaine de m2 – mais relativement bien agencé. Une mezzanine permet d’entreposer des pièces (réservoir, carénages, collecteurs,…) ainsi que ses affaires personnelles. Cinq à six motos sont stockées en dessous, ce qui libère pas mal d’espace pour bricoler simultanément deux motos. En face de la mezzanine se trouve l’objet de tous nos fantasmes, un établit éclairé avec un étau, des pierres à aiguiser, de l’électricité, et des bières cachées en dessous. Cet établit est, de toute évidence, l’hôtel de ce temple. Malgré le côté sacré que commence à prendre l’endroit, le canapé et le chauffage au gaz effacent toute idée d’ascèse, permettant de s’enquiller des bières tranquillement après les dures journées de labeur.

Les consommables sont approvisionnés par le propriétaire (produits chimiques, huile moteur, scotch en tout genre, chiffons). Et il faut dire que travailler dans ces conditions est une petite révolution : de  la lumière, de l’espace, des outils de qualité, sans être dérangé et/ou sans déranger soi-même, cela change la donne. Une journée devient forcément plus efficace, et les grandes étapes du projet s’enchainent à vitesse grand V.

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Les heures passées à l’atelier ne se comptent plus et les autres colocataires se font plutôt discrets. L’un d’entre eux – la quarantaine et passionné par sa Moto-Guzzi –passe de temps en temps pour abaisser et surtout rallonger la bête au maximum en commençant par le cardan… Il estime la durée du projet à plus de trois ans. Il faut dire que le projet est un challenge. Deux autres retapent leurs Huqsvarnas respectives avant de les relâcher en liberté en Bourgogne. Les échanges avec les autres colocataires sont l’un des piliers du garage. Les conseils et remarques sont échangés, facilités par une passion commune de la mécanique et la promiscuité qu’offre le garage.

Le tôlier des lieux est force de propositions, apéros autour d’un carter fuyard, soirée ou encore des journées de formation à la soudure. Les idées ne manquent pas, et le groupe facebook aide à s’organiser et à demander des conseils. Malgré une situation géographique devenue problématique quand nous partons chacun bosser en province, le projet ne s’arrête pas, les pièces sont commandées la semaine, le week-end elles sont montées et la Suz’ commence définitivement à ressembler à quelque chose.

Au final, le cadre aura perdu une vingtaine de centimètres et aura été basculé sur l’avant, le faisceau simplifié et les optiques remplacées par plus authentique, la peinture simule le réservoir plat caractéristique des Cafra. Le socle fait maison et la selle sur mesure permettent de cacher la batterie compacte et libère de l’espace sous la selle, laissant respirer les cornets. Des avia et du bitubo pour sécuriser un peu la bête et ça y est, le Cafra est prêt à être sorti. Bon ca toussote encore à froid et les tours peinent à redescendre à chaud. Mélange trop riche ? Quand bien même, après une centaine de kms, les tests aidant, notre Cafra de légende, celui qui aura commencé à toussoter péniblement à Clichy, vrombit désormais fièrement à Boulogne!

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Alors que faire de cette petite merveille ? Ni Paul ni moi ne passe maintenant beaucoup de temps dans la capitale. Faut-il lui donner une seconde vie ou la revendre à un amateur de café racer ? Il aura suffi que quelques essais pour nous convaincre qu’une telle aventure n’a pas de prix et ne peut se monnayer. En revanche la question de garder l’atelier se pose : que faire d’un tel atelier en plein Paris si personne n’y met les pieds et que la Suzuki est terminée ?

À cette question l’atelier associatif prend alors tout son sens : étant avant tout collaboratif, il est flexible. Chacun est libre d’y entrer s’il y a une place tout comme d’en sortir à la fin d’un projet. C’est aussi ça l’esprit de l’atelier : y venir le temps d’un projet puis laisser la place pour aller profiter de la bécane fraîchement finie et le temps de faire l’acquisition d’une nouvelle carcasse à retaper. La VX va désormais faire sa nouvelle vie hors de ce temple dans lequel elle aura pris naissance. Et il ne nous reste plus qu’à trouver une nouvelle épave pour épancher notre soif de cambouis. Heureusement l’internet de 2016 regorge de ce type de merveilles (la circulation restreinte à Paris ne pouvant, malheureusement, qu’y aider…).

Alors que tout a commencé en parlant vaguement de bécane à la pause clope, on comprend peu à peu qu’on a probablement signé pour garder le nez dans le cambouis un petit bout de temps. Et ça nous va très bien comme ça. Alors, si toi non plus, tu n’as pas forcément le porte-monnaie suffisamment rempli pour t’acheter un atelier, que ce soit à Paris ou dans n’importe quelle grande ville de province, la mécanique citadine peut rapidement devenir une galère. Bosser dans son sous-sol à la frontale, sans outils ni élec’ et devoir affronter les regards noirs de ses voisins qui te dévisagent en rentrant du taf, c’est folklo mais pas forcément l’éclate. Heureusement, il y a surement un mec pas loin de chez toi qui possède le garage de tes rêves et qui n’a pas encore réussi à réaliser son rêve de le remplir de fond en comble avec toutes les légendes du Joe Bar Team. Il lui reste alors surement encore un peu de place pour des projets et serait ravi de pouvoir compter sur une ou plusieurs autres personnes pour en assumer les charges et le loyer. Ce type d’initiative solidaire est voué à émerger et c’est une chance, alors pourquoi ne pas accélérer un peu les choses en les montant nous même. En effet, plus qu’un endroit à l’abri et pourvu en électricité, l’atelier associatif, c’est surtout un lieu d’apprentissage et d’échange autour de la bécane.

GUEST - Rien ne prédestinait Paul à la moto et pourtant lorsqu’il monta à 14 ans sur son premier bolide, un magnifique solex 3800, il fut immédiatement convaincu. Une bonne dizaine d’années et de motos plus tard, Paul est devenu mordu de 4 pat’ à carbus et ne loupe jamais une une occasion de partir en virée, qu’importe que ce soit dans les Alpes, les Pyrénées ou bien même au fin fond de l’Écosse, pourvu qu’il chevauche son fazer 1000...
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9 Commentaires

  1. <> : j’aurais écrit <>. Les autres coquilles ne modifient pas le sens de la phrase.

    Super, votre passion !
    Je note l’adresse du garage pour ma vieille CB240.

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