Il y a deux sortes de motards. D’un côté, il y a le réfléchi. Celui qui organise avec amour son weekend de roulage, prévoyant jusqu’à l’imprévisible de l’imprévisible. Il part en général avec l’équivalent d’une caisse à outils d’outils de rechange, son chéquier en plus de la carte bleue (au-cas-où-que-si-jamais-la-carte-bleue-beugue-parce-que-c’est-arrivé-une-fois-à-un-pote-de-mon-cousin-tu-sais). Dans les valoches, il a toute la panoplie pour affronter toutes les météos, de la tenue de pluie à la crème solaire. Bien sûr, hors de question de rouler sans le GPS qui lui dit quelle route sinueuse suivre, le coyote pour le protéger des radars embusqués, sa playlist de zic dans l’intercom’ au cas où il s’ennuierait et l’appli machin chose qui lui « sauve la vie » quand il se vautre (sic). C’est un vrai plaisir de tailler la route avec ce genre de compagnon de voyage. Tu es assuré de passer une excellente journée sans mauvaise surprise sur un parcours préparé aux petits oignons.  

De l’autre côté, il y a l’instinctif. Le mec qui te met à l’aise dès le départ en te disant : « Bon, j’ai le carbu qui déconne et le frein arrière qui brandouille mais ça va le faire t’inquiète » ou encore « ouais ouais je sais où on va, c’est fastoche, c’est plein Est de toute façon ». Celui-là, si tu as un peu de jugeote, tu le fuis comme la peste. Il se fout en général dans la mouise jusqu’au cou et toi avec parce que t’es un gars trop sympa pour l’abandonner. A croire qu’il aime ça le cochon. Et, le pire, c’est quand tu te retrouves à 3h de mat’, paumé au milieu de nulle part, son moteur à refaire avec un vieux couteau suisse pourri et 5 cm de flotte dans les bottes, c’est toujours à ce moment là que ce connard se tourne vers toi avec son grand sourire de débile : « Putain d’aventure ! »

Ce que le réfléchi Mehdiator ne savait pas dimanche dernier en partant avec moi, c’est que je fais parti de la catégorie des instinctifs.

Pourtant tout avait bien commencé. Technoglobe nous avait convié dans un gîte au fin fond du Larzac pour un weekend façon séminaire pour blogueurs. Alors il n’y avait pas de putes ni de champagne (oui, j’ai été très déçu) mais de la bonne boustifaille et des mecs coolos : Patrice, un des tauliers des Millevaches, le copain Vincent alias le Motarologue et donc Mehdi que je rencontrai pour la première fois. On s’est tous entendus comme des larrons en foire et ça a été… la foire. Notre hôte Laurent a tout de même réussi à maintenir un semblant d’organisation malgré les trublions présents, ce qui fut un exploit. Toutes les bonnes choses ayant une fin, après avoir bien écumé les minuscules routes du Cirque de Navacelles, il était prévu de rentrer chacun de son côté, en tirant au plus court. Ben oui, lundi on bossait tous, pas question de traînasser.

Et c’est là qu’intervient la mauvaise idée : « Dis Mehdi, je parie que tu ne connais pas l’Aigoual ? ». Il ne connaissait pas le bougre. Alors là – prenant mon plus bel accengue chantant – je lui vante la beauté âpre des Cévennes, ces montagnes comme nulle part ailleurs et cette vue, ahhh cette vue du sommet de l’Aigoual qui te transporte du port de Sète au Mont Blanc. La bave aux lèvres à l’évocation des virlos de la Dourbie, mon acolyte prononça ces modestes mais funestes paroles : « J’te suis ».img_20170401_124155-1024x576

Nous partîmes donc de La Cavalerie pour ce qui fut notre charge héroïque. Au loin, les Cévennes – crâneuses – se détachaient dans un ciel bleu immaculé. Jusque là, tout allait bien. A peine entrés dans les Gorges, de grosses gouttes viennent s’écraser sur nos visières. Arrêt en urgence pour que l’inventeur du slogan « A moto, sortez couverts » enfile sa capote en plastoc. Confiant je lui dis « ils avaient annoncé de rares averses, normal quoi ». On repart de plus belle. Mais plus on prend de l’altitude, plus la pluie forcit. Sous nos roues, la route prend des airs de torrent. Les orteils baignant dans la flotte, on doit de nouveau s’arrêter pour une pause pipi. Si si il y a corrélation, j’en suis sûr. Je hurle à Mehdi « c’est rien qu’un épisode cévenol t’inquiète, si ça se trouve il fait beau à l’Aigoual ». Il me regarde d’un air dubitatif. Clairement il ne me croit plus mais il est trop poli pour le dire. Et nous voilà repartis pour une trentaine de bornes, les dents et les fesses serrés.

Au village de l’Espérou, j’hésite. A droite nous pouvons descendre directement sur Valleraugue avec la promesse d’un café chaud dans un des troquets de la bourgade. A gauche un foutu panneau pointe une route détrempée s’évanouissant dans la brume. Il nous annonce le sommet à 10 km. Là il était encore temps de revenir à la raison. Mehdi ouvre sa visière et me lance avec un air de défi : « 10 bornes ? On y va non ? » Merde. Lui aussi c’est un instinctif en fait. On est foutu.

Et l’épique ascension reprend. A peine passé la Sérérède, la pluie se fait collante sur le casque. Ah mais bordel, c’est que c’est de la neige ! De la neige ? Le 2 avril ? Luttant contre les éléments, je fais un signe de tête interrogatif au machin en plastique dégoulinant qui me suit, il me répond par un hochement de casque affirmatif. On continue. Avançant prudemment dans la tempête, nous gravissons les derniers kilomètres. Au sommet, nous distinguons vaguement les antennes de la station météo. Je sais qu’un refuge nous y attend, plus que quelques mètres. Et… non.

berezina

Une énorme congère nous barre la route. Un rien nous sépare de la photo souvenir, de ce précieux « we did dit ! » Impossible de continuer à pied en laissant les motos ici : le vent soufflant par bourrasques horizontales menace de les débéquiller à tout moment. De rage, j’essaye de contourner la congère. Bim je me gauffre. L’herbe est verglacée. Nous ne passerons pas. La tête basse, nous faisons demi-tour et amorçons l’interminable descente jusqu’à Valleraugue. Nous venons de perdre plusieurs heures à jardiner dans la flotte et la neige alors que Météo France nous apprendra plus tard que notre trajet initial aurait été une formalité ensoleillé

Arrêtés sur le bord de la route, trempés et frigorifiés nous sommes désormais certains que nous ne rentrerons pas avant la nuit. Si hier en ayant cette idée débile on avait su qu’on se retrouverait là comme des cons… En même temps, il y a 48h, on ne se connaissait même pas. Je le regarde. Il me regarde. Et on éclate de rire.

« Putain d’aventure ! »

Quentin, alias Cigalou, c'est une barbe un peu trop crade, un goût surement trop prononcé pour le rose, une gueule souvent trop grande et une passion immense pour tout ce qui touche à la bécane. Sur Vie de Motard, avec sa bande de potes, il réalise son rêve : secouer la planète moto en faisant le zouave ! Parfois trop. Ou pas.
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6 Commentaires

  1. Depuis le temps je le savais mais là tu en fait la preuve ! tu es vraiment fou ,et le pauvre Mehdi qui savait rien de toi a eu la surprise …
    Mais quand même ça fait des souvenirs .
    Desormais vous êtes lié car vaincre les éléments ensemble forge des amitiés solides .

    grand V à vous

    papyyam

  2. « Tu es assuré de passer une excellente journée sans mauvaise surprise sur un parcours préparé aux petits oignons. »
    Alors là, je m’inscris en faux!!! Garanti sur facture, on a beau tout prévoir et être des as de l’organisation, la vie te réserve toujours l’imprévue… pourtant on a toujours la crème solaire dans le top case (qui y reste sagement, ce serait bête d’esquiver un coup de soleil!).
    Breeeef!

  3. Oui, c’est comme ça, ce sont toujours les sorties qui partent en coui….. desquelles on se souviendra le plus et qu’on racontera encore à ses petits enfants….
    Alors que celles qui ont été normales …on y repensera plus jamais, terminus aux oubliettes de la vie..
    Alors donc vive l’aventure !!
    (même si elles sont parfois difficile à vivre sur le moment)
    A ciao
    Gero

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