Comment rouler dignement quand on est un poireau, une tâche, un boulet ? Retour sur 42 ans d’expérience en matière de stratégie d’évitement.

« -Et tu roules toujours ?

– Ben oui. Pourquoi, je devrais pas ?

– Non, tu te mets en danger. »

C’était gros comme une maison que j’allais me vautrer lamentablement à ce stage de remise à niveau moto. Le « Monsieur Sécurité Deux-roues de la Préfecture» n’a pas pris de gants pour statuer sur mon cas. Mais pourquoi j’ai accepté d’y participer, certain que j’étais de cette pitoyable issue ? Et tout cet enchaînement de plantages devant mes collègues de boulot. Parce que, figurez -vous que j’étais coorganisateur de cette semaine sécurité routière en entreprise, donc un peu obligé de m’y coller. Et pis, y’avait aussi une histoire de promesse. Mais passons.

C’est vrai que mon permis, il date de 1976, passé à l’armée (250 Honda CB). Oui, je l’ai eu « dans un paquet de Bonux », selon l’expression surannée. Mais bon, tout de même, une seule vraie gamelle en 42 ans. Et encore, pas de ma faute. Bilan, un avant-bras cassé, rafistolé par un médecin de guerre, seul chirurgien disponible ce jour-là. J’en garde deux longues balafres, surlignées de jolies coutures. J’avoue en jouer un peu, ça me donne un genre « vieux matou qu’en a vu ». « Ouais, un accident de bécane, mais ça date… » (mode « air détaché ») Donc, poireau je suis. Mais ce qui m’a sauvé, c’est d’en avoir toujours eu conscience.

Poireau, c’est un statut très particulier, commun à tous ceux qui doivent masquer une tare, comme la prosopagnosie (ouais, je cumule) ou l’illettrisme. D’ailleurs, pas nécessairement cons, les mecs. Ils ont même de sacrées astuces pour contourner le problème : les fameuses « stratégies d’évitement ». Voici les miennes.

Le premier des pré-requis, comme on dit en formation, c’est d’assumer, mais en secret. Se dire, en son for intérieur que, poireau, ça n’empêche pas de rouler, mais à condition d’y mettre les formes. Va pas rouler en bande, malheureux ! Quand t’es un boulet, une tâche, t’es un danger, et tu le sais. Et comme t’es quelqu’un de responsable, n’est-ce pas ? Non, parce qu’il n’y pas pire que le déni de poireau. Se pose la question de la passagère. Là, faut se la jouer encore plus fine. Il m’est revenu, des 40 ans plus tard, qu’ « on » avait apprécié ma conduite. Les filles, ça aime bien se sentir en sécurité. T’es peut-être pas le cador du bourg, mais mine de rien, et en toute discrétion, tu promènes de la minette. Enfin, sur ce point, c’est du passé. Alors, fuis les invitations à jouer « L’équipée sauvage ».

Argue que, pour toi, la bécane, c’est pas enfiler les courbes en limant tes rotules sur l’asphalte. Bien sûr que t’as déjà donné, mais maintenant, la bécane ce serait plutôt une branche de la philosophie zen. Drape toi de la solitude du lonesome cowboy. Ça te donnera un genre, peut-être même une certaine aura. Cultive le mystère.

Bref, crée-toi un personnage.

Un billet de LeJaco

Image : Franquin

1 COMMENTAIRE

  1. Prosopagnosie.
    Merci. Grace à toi j’ai identifié une de mes pathologies.
    Bien que le fait de ne pas reconnaître certaines personnes soit plus une question de flagellation de mes parties génitales à coup de fémur de mammouth que de maladie pure.
    Pour le reste, je partage ton avis. Les hipsters ont réinventé le concept du poireau, remettre à la mode de vieilles brêles pour affirmer que le style est plus important que la performance.

    Philippe

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