Comment effrayer un biker ?

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Tout ce qui roule en Harley, porte une barbe longue comme une file d’attente devant une boutique de nougats dans une ville de diabétiques, un blouson noir avec un aigle dans le dos et un portefeuille accroché par une chaîne à un froc en cuir a, surtout chez les populations qui ont connu les heures de gloire de la moto-rebelle, une réputation qui sent le soufre et le sang.

Dans les faits, cette réputation (comme bien souvent), est infondée. A l’époque, je dis pas. Les bandes de motards qui sortaient l’artillerie comme nous on sort notre portable, ça a existé et ça existe toujours. Mais ça, c’est aux Etats-Unis. Chez nous c’était quand même plus calme, niveau bande de motards. Pour ce qui est pègre, ça tournait plus volontiers autour du genre Tonton flingueurs que de Sons of Anarchy…Quoi qu’il en soit, cette image de gros dur à cuir(e) est injustifiée. Même si bon nombre en jouent en se donnant des airs et en voulant y croire, faut quand même admettre que les meules qu’ils se trimballent sentent plus la révision des 10 000 chez le concessionnaire du coin que les sables du Nevada.

Que les choses soient claires, je n’ai pas grand chose contre eux. Ce côté bad boy, on a tous un recoin sombre de notre personnalité qui l’affectionne. Jouer aux durs à cuire la cinquantaine venue, avec une brêle à 20 ou 25 000 et une bonne situation, ça a un parfum de jeunesse retrouvée que je peux comprendre. Je ne fais donc de tort à personne en disant qu’en France, en 2017, t’as quand même peu de chance de te faire braquer par un mec en Harley à une station service. Que ceux qui sont persuadés du contraire ou veulent entretenir le mythe m’excusent. Ou pas. Y en a un qui ne m’a pas excusé, en tout cas. Le méchant biker je lui ai fait baisser les yeux, moi, avec ma vieille jap’. Mais revenons aux origines de l’exploit.

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Un matin de printemps, l’envie soudaine d’aller photographier le lac d’Annecy au lever du jour m’a pris. Le bon côté des choses, quand comme moi t’as des périodes d’insomnie, c’est que t’as des journées de vingt heures. Et on en fait des choses, en vingt heures. Au petit-petit-petit matin ce jour là donc, tout le monde sur le pont vers 5 heures. Annecy étant à une heure de route de chez moi sans se presser, c’était parfait. En effet, une heure plus tard, j’étais au bord du lac. Première pause dans le matin calme, première ébauche de réflexion sur la direction à prendre, les coins à essayer bref, ce genre de choses.

J’ai opté pour les hauteurs. Prendre le lac au ras de l’eau me gonflait prodigieusement. Y a des moments dans la vie où faut savoir prendre de la distance pour comprendre ce qu’on voit. Le lac d’Annecy, c’est ça. De près c’est jamais qu’une grande flaque. Mais quand tu t’en éloignes, que tu le surplombes juste un peu, c’est la grande classe. C’était donc le plan d’action: le longer en prenant de la hauteur.

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Jusqu’ici tout allait bien. L’air sentait le printemps, le foin jeune et la liberté. Avec toutes ces odeurs dans la truffe, pas étonnant que j’ai pas senti les emmerdes arriver. Parce qu’autant j’ai l’odorat d’un tabouret, autant je sais flairer les emmerdements à des kilomètres. Et comme d’habitude ils sont pour ma pomme, j’ai appris à anticiper. Et comme faut croire que j’aime ça, je roule avec une vieille brêle (même si, rendons à César ce qui est à César, elle fait partie des machines d’une robustesse et d’une fiabilité injustement méconnues). Quoi qu’il en soit, par anticiper, je veux dire avoir toujours à portée de main de quoi parer aux réparations sommaires. Du genre avoir un câble d’accélérateur neuf dans la sacoche de réservoir, par exemple. Tu sais ? Au cas où il pète. Comme là.

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Heureusement, c’est exactement ce que j’avais fait. Câbles d’accélérateur et d’embrayage dans la sacoche de réservoir en permanence. Plus des bougies, une bombe anti-crevaison et la trousse à outils améliorée et sur-mesure dans le « cul de selle ». La base. Le hic c’est que la sacoche était bien à l’abri au fond du garage et que comme j’avais laissé ma zapette de téléportation dans mon autre pantalon, j’étais comme un con quand c’est arrivé.

Résumé de la situation : j’étais en rade au bout du lac d’Annecy, dans un coin paumé, à une soixantaine de bornes de mon câble de rechange, avec une vue magnifique sur la rangée de troëns haute de 17 mètres d’un camping municipal qui, lui, devait offrir une vue magnifique sur le lac à ceux qui s’étaient acquittés du droit d’hébergement réglementaire.

A vue de pif, je devais être à une vingtaine de kilomètres du premier concessionnaire. Yam, en l’occurrence. Ce qui tombait bien. Sauf que je m’imaginais assez mal pousser les 240 kilos de mémère sur vingt bornes. Je me suis donc souvenu fort à propos que j’avais un ami qui, d’après ses dires, ne me laisserait jamais tomber. J’ai nommé mon assureur et son service d’assistance. Coup de fil rapide et efficace durant lequel j’ai étrangement été contraint d’insister : « C’est un gros cube, hein ? On est bien d’accord, c’est ni un scooter ni un solex. Pas la peine de m’envoyer un mec avec un Berlingo. » Le message avait été reçu. Une heure plus tard, c’est un mec non pas en Berlingo mais en Peugeot Partner qui se pointe à ma hauteur. Énorme soupir. Mais pas de soulagement. De désespoir, le soupir. « Non mais c’est une blague ? Vous pensez sérieusement pouvoir la hisser et la faire rentrer là-dedans ? – Oui, regardez ! J’ai deux pneus à l’arrière, on va en faire une rampe.« 

Face à la mauvaise foi, y a que le mépris. Je décidai de laisser l’autre gus faire sa petite expérience. Un bon quart d’heure plus tard, il renonçait. Essoufflé et le dos en vrac, les poings sur les hanches, il reconnaissait qu’il pensait pas que c’était si lourd et si haut. Il me laissait donc sur place en me promettant de me rappeler pour me donner des nouvelles quant à la suite des opérations. Trente minutes plus tard il tenait parole pour m’assurer qu’une vraie dépanneuse serait sur place « d’ici environ deux heures parce que le gars est blindé, ce matin« . Le soleil était haut dans le ciel, déjà. La batterie de mon portable approchait dangereusement de la zone rouge et j’avais plus de clopes. Fallait agir. Hors de question de rester planté là pendant des plombes à me dessécher sur place. Qu’ils aillent chier, tous, avec leur dépanneuse fantôme. Puisque c’est comme ça, je vais me démerder tout seul.

J’avais peut-être pas de câble de rechange, mais j’avais toujours ma trousse à outils. Étalée sur le trottoir, j’en tirais une pince, un tournevis et deux colliers Serflex. En enroulant l’extrémité du câble autour d’une des poignées de la pince et en serrant le tout avec les colliers, j’avais de nouveau le contrôle des gaz en utilisant le vase d’expansion du frein avant comme levier. Restait à voir si c’était praticable sur vingt bornes…

Les vingt premiers kilomètres ont été chaotiques. Au delà je sais pas puisque j’étais arrivé à destination. Au mieux je pouvais parfois passer la seconde, mais j’ai fait une bonne partie du trajet en première. J’ai mis près de deux heures pour rejoindre la concession Yam en faisant régulièrement gueuler le moteur en tirant trop sur le câble. Au moins toutefois, j’arrivais à rouler sans (trop) zigzaguer.

Mais le biker, dans tout ça ? Faudrait quand même voir à pas l’oublier, celui-là !

J’y viens.

Il est là, à ma droite, arrêté au même feu rouge que moi. A Annecy, Yamaha et Harley se font face. Un boulevard les sépare. On se regarde, on se salue froidement d’un signe de tête. C’est là que, je sais pas si c’est la joie d’y être arrivé ou la manifestation libératrice d’un penchant psychotique insoupçonné qui se sont manifestés, toujours est-il que je me suis mis à faire ronfler mon moteur en le regardant avec défiance en tirant sur mon bout de câble comme un dément.

Ben croyez-le croyez-le pas, mais il a baissé les yeux, tourné la tête en regardant droit devant, puis le feu avec un intérêt prononcé. Je suis certain qu’il priait pour qu’il passe rapidement au vert. D’ailleurs dès que c’est arrivé, il a détalé pour aller se réfugier chez les siens pendant que ma vieille Bleuchette se posait en douceur devant la grande maison aux diapasons (où elle a été dépannée avec les moyens du bord puisqu’ils n’avaient pas le câble qui va bien en stock).

Grâce à eux j’ai pu rentrer chez moi sans encombres et changer tranquillement mon câble le lendemain.

J’étais sain et sauf et je détenais l’arme absolue pour intimider les bikers: un câble de gaz pété avec une pince au bout. 

 

Régis vit en Haute-Savoie. Unique héritier d'une longue lignée de non-motards, fasciné depuis sa plus tendre enfance par tout ce qui a un moteur entre deux roues pour des raisons toujours obscures. Curieux de nature, autodidacte dans bien des domaines, condamné à mort par contumace dans plusieurs pays d'Amérique latine, il a fini par découvrir que son amour de la moto était non seulement aussi fort que celui qu'il a pour l'écriture, mais qu'en plus l'un nourrit l'autre.
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3 Commentaires

  1. bravo ,j’aime ça … ne jamais baisser les yeux . non mais hein qui c’est le boss ??? .
    Pis la pince il aurait pu la prendre dans la tronche ce motard .
    Hein quoi , j’ai dis quoi ? motard ha oui motard ; ça reste de la famille alors je range la pince pendant que je ronge mon frein.
    Comme ça je changerais les deux .

  2. le Chat Noir!!! typiquement le genre de truc qui m’arrive aussi… (pour la partie emerdes mécaniques, pour le reste, suis sur que mon tromblon aurait calé en faisant gueuler le moteur…)

    mais tellement drole à raconter après… j’adore!!

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