Tamanrasset 1985 : Alegrian Raid – Dernier épisode

Encore une fois notre nuit sous les étoiles a été merveilleuse, depuis douze jours que nous sommes dans le désert, chacun à pris ses habitudes et ses marques. Mise à part le vieux Land essence de Michel qu’il faut démarrer à la sangle ou à la manivelle, tout le reste de la caravane mécanique est plutôt en bon état.Les deux CR500 font preuve d’une robustesse surprenante, les trois gromonos Yam-Honda et Suzuki sont sans histoire, les deux petits monos 350XR ont bien supportés l’épreuve de la piste et la vidange quotidienne de l’une des deux aura préservé son embiellage. Les deux KTM Rotax sont toujours loin devant, tandis que notre bon Yves et son Aprilia suivent la cadence au prix de bidouilles et de vidanges répétées mais l’essentiel est bien là, si ce n’est l’état épouvantable dans lequel se trouve cet équipage. Difficile de dissocier les deux tant les coulures d’huiles mélangées au sable ont fini par les rendre complètement identiques, l’homme fait corps avec sa moto et l’inverse est vrai aussi et cela toujours avec sourire et décontraction. J’adore ce mec, respect Mr Yves.

Notre remontée vers le nord est désormais notre programme quotidien, il y a 370 km environ jusqu’à Hassi Bel Guebbour via Bordj Omar Driss. La boucle sera bouclée puisque nous sommes passés par là à notre descente. Le désert est plat comme la main, le sable porteur, nous sommes maintenant des pilotes aguerris et nous filons bon train. Nous croisons de temps à autre des camions citernes qui descendent à toute allure leurs précieux chargements de carburant destinés à Tamanrasset.

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Au loin, j’aperçois une masse verte, c’est toujours surprenant en plein désert, nous arrivons à Bordj Omar Driss, petit village perdu au milieu des sables. La magie de l’eau a transformé cet endroit austère en lieu de vie. Un puits très rustique alimente en eau tout le coin et quelques gouttes d’eau savamment utilisées par un astucieux système d’irrigation permettent aux habitants de cultiver leur terre. Le contraste entre culture et désert est saisissant. Cet endroit annonce aussi pour nous la fin des pistes de sable, en effet quelques kilomètres plus loin nous apercevons le long ruban noir de bitume qui sera notre compagnon jusqu’à Tunis.

A cet instant précis, un sentiment étrange m’envahit, d’un côté je suis content de rentrer chez moi et de l’autre je sais que je laisse derrière moi un environnement exceptionnel qui m’envoûte et occupe une très grande partie de mon esprit. C’est le moment de faire la photo souvenir, rien ne sera plus pareil après, chacun se photographie et prends sa meilleure pause de baroudeur, nul besoin de tricher, nous sommes tous « habités » par ce que nous venons de vivre.

Je suis amoureux de ma moto, je la trouvais belle au départ quant elle était toute rutilante, mais  je la trouve encore plus belle dans sa robe de poussière et de sable. Je connais tout d’elle, le moindre petit boulon, petite vis. Elle est dans une forme resplendissante, démarrant à chaud comme à froid au premier coup de kick et bien que n’étant pas très grand, je peux rester le cul sur la selle, déplier le kick et d’un bon coup de jarret le poum poum si réconfortant s’ébranle.

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La route est plutôt belle avec par endroit quelques rétrécissements et effondrements dus aux camions qui se croisent à vive allure et mordent les bas côtés qui finissent par casser. Le trajet de la descente m’avait paru long, très long. Je n’étais pas habitué à ce type de roulage, mais maintenant tout est différent, ma Ténéré et moi ne faisons qu’un. Il n’y a plus de problème de technique de pilotage, ni même d’angoisse de la découverte du désert, aussi je laisse mon esprit divaguer, il se raccroche aux souvenirs déjà très nombreux qui auront ponctués cette aventure « Dakarienne »

Même si ma mémorable gamelle du premier jour de piste semble bien loin, mes vertèbres me rappellent à leurs bons souvenirs régulièrement. J’ai appris à vivre avec cette douleur. Les paysages fabuleux que nous avons traversés, les dunes, les montagnes, les pistes du Fadnoun tracées à coup de Bulldozer, les nuits sous des milliards d’étoiles, le froid du petit matin, les repas gargantuesques servis par Valéry, les aléas mécaniques ainsi que notre sens inné de la navigation qui nous a fait passer une nuit seuls dans le désert sans manger et sans sacs de couchage, tous ces souvenirs se bousculent dans ma tête et confèrent un état de grâce absolu. Je suis simplement HEUREUX de vivre et LIBRE dans ma tête.

Le retour à la civilisation se fait doucement, nous arrivons à Toggourt et nous faisons deux belles rencontres de baroudeurs Allemands et Autrichiens. Partis sans assistance et en autonomie complète, ceux-ci sont chargés comme des mulets ou plutôt comme des bourricots pour rester dans le contexte local. L’hôtel est sommaire, c’est le même qu’à la descente, aussi nous connaissons les lieux, le patron nous accueille avec un grand sourire et rapidement nous prenons possession de nos chambres et là c’est un grand moment de bonheur d’enfin de retrouver un bon lit et surtout une bonne douche car celle-ci fut bien rare au cours des 15 derniers jours, heureusement que nous roulons vite, les mouches n’arrivent pas à nous suivre. Nous sommes fin novembre, les matins et les nuits se font de plus en plus frais au fur et à mesure de notre remontée, quelques couvertures supplémentaires seront bien appréciées.

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Il fait froid, ce petit matin à Toggourt, nous sommes fin novembre et le temps est gris et maussade, c’est vraiment une ambiance de fin de quelque chose… Devant l’hôtel ce sont les derniers préparatifs avant la remontée sur Tunis qui se fera en une journée soit 700 km, nous sommes rodés maintenant à avaler des kilomètres et les motos ne demandent qu’à dégourdir leurs bielles. J’enfile mon jogging sous ma tenue d’enduro et je prends avec moi ma combinaison de pluie qui me servira en cas de coup de froid et même de pluie. beurk ! Nous roulerons en convoi tout le long de la route afin d’éviter d’en perdre un ou plus simplement de palier à toute éventualité de panne, nous devons prendre le bateau demain matin, il est hors de question de le rater.

Le passage de la frontière se passe sans encombre et nous la franchissons en un temps record. Au fur et à mesure que les kilomètres défilent le paysage saharien change rapidement en paysage continental, la verdure apparaît de plus en plus ainsi que le nombre croissant de maisons et d’habitants. Je me surprends à comparer les deux pays, l’Algérie est immense, désertique semble pauvre mais majestueuse par la grandeur de ses paysages, la Tunisie est plus petite, plus concentrée avec plus de monde dans les champs, sur les routes et ici la vie semble grouiller, tout est vraiment différent mais j’aime bien aussi cette ambiance, je me sens bien et je laisse mon esprit divaguer au gré de mes observations.

Finalement après plus de 3000 km de désert et de pistes en tous genres, ces dernières centaines de kilomètres ne posent aucun problème, le rythme du voyage est bien en moi et je pourrai rouler ainsi bien longtemps encore. C’est peut être un déni, un sentiment de refus que ce voyage ne se termine, je ne peux me résoudre à la fin de celui-ci. Mais déjà la capitale apparaît au loin, la circulation se fait de plus en plus dense et nous nous faufilons entre les voitures, carrioles et autres attelages hétéroclites, nous sommes regardés et salués par grand nombre de gens. Saluts que nous rendons bien copieusement, cela est même très agréable et leurs sourires me réchauffent le cœur.

Nous faisons un petit détour par le bord de mer et là c’est le choc, l’élément liquide que j’aperçois et complètement à l’opposé de l’océan de sable que je viens de traverser, le contraste est saisissant et d’un seul coup un grand sentiment de vide et de lassitude m’envahit. Dans ma tête tourne sans fin, la chanson des WHO, avec la voix de Roger Daltrey qui chante sans fin « The dream is over » et oui cette fois, c’est bien vrai, le rêve est fini, mais p….. qu’est ce qu’il était bon, et puis je l’ai réalisé ce rêve, mon rêve le plus cher, le plus fou : partir à l’aventure sans aucune expérience mais avec une détermination réelle et sans faille.

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Bien sûr, tout n’a pas été facile, j’ai eu peur, j’ai eu des doutes, je me suis fait mal mais j’ai aussi appris à serrer les dents, à passer par-dessus les moments de découragements ou de lassitude. La récompense n’en est que plus belle, la crainte que le rêve ne colle pas à la réalité est maintenant levée, je ne me suis pas fait mal dans ma tête. Je n’avais rien à prouver à personne, mais simplement tout à moi-même. 

Au petit matin du deuxième jour de bateau les côtes de France apparaissent, les falaises blanches et calanques de Marseille signent la fin définitive du voyage, la boucle est bouclée. Le voyage n’est pas tout à fait fini pour moi, il me reste à sauter sur ma Ténéré et à enquiller quelques 800 km afin de rejoindre ma maison en Lorraine. Mais une énorme et bonne surprise m’attend à la descente du bateau : ma petite famille est venue m’accueillir et me chercher en voiture plus remorque. Les retrouvailles sont intenses et les larmes de joies et de bonheur inondent mes yeux, je suis là bien vivant après ce raid de 5000 km sans pouvoir donner de nouvelles de vives voix pendant trois semaines.

Mais d’autres rêves sont déjà dans ma tête. Inch’Allah.

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2 Comments, RSS

  1. Phil91 25 avril 2017 @ 12 h 38 min

    Merci pour ce moment de partage.
    C’est vrai qu’avec le temps on oublie qu’il y a 30 ans, les communications n’étaient pas les mêmes.

    Philippe

  2. Le Guillou 26 avril 2017 @ 8 h 59 min

    Arg, c’est fini, déjà….

    Merci pour ce bon moment, quoiqu’un peu court (forcement)

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